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Lukas Zpira l’ARTiviste !

J’ai interviewé Lukas Zpira, pour les rares qui ne connaîtraient pas l’histoire des BodMods, il est l’initiateur des modifications corporelles worldwide et pionnier du Body Art Français avec l’ouverture du premier lieu dédié à cet art en France, mais aussi artiste utilisant plusieurs supports et enfin chantre du Body Hacking. 

Tout d’abord Lukas comment aimes-tu te présenter et comment te définirais-tu ?

Bonne question ! En général, j’esquive en fonction de qui la pose et en fonction des aprioris de celui qui me la pose. Dans 90% des cas les gens qui me posent la question pensent que je suis tatoueur ou perceur. Ça les rassure et les conforte, à me voir ils n’imaginent pas quelque chose d’autre. Je réponds donc photographe la plupart du temps et je récolte en général une réponse qui montre leur étonnement.

A vrai dire, je ne suis pas sûr d’avoir un terme qui me définisse de façon générale. Peut être parce que j’essaie de ne jamais m’enfermer dans une case, dans une routine ou avoir une seule ligne de pensée, qu’un centre d’intérêt. Je suis, ou en tout cas j’essaie d’être touche à tout, mais ce “Tout” est créatif et au delà  du résultat de ce que je peux produire, ce qui m’intéresse est au niveau des idées. Donc à bien y réfléchir, je me définirais peut être comme un artiste conceptuel… Comme quoi, il y a toujours des cases dans lesquelles on rentre, mais celle-ci n’a pas de parois.

Tu travailles beaucoup sur l’image, l’image de soi à travers le Body Art, l’image mouvante avec les reportages pour Arte notamment, l’image fixe au travers de la photographie et de la peinture.

Quelle est ton moteur dans une commande, une prestation ou une procédure? Le processus, l’échange ou le résultat ?

Par exemple en ce moment tu travailles sur quel support  et pourquoi ?

En ce moment je travaille sur :

The Chaøs Chrønicles” qui est un projet trans-médias et trans-disciplinaire que j’ai développé avec ma fille Maÿliss autour du voyage, du nomadisme, qui est un regard critique sur le monde. On en sort effectivement des courts métrage qui sont diffusés par ARTE,  plus précisément qui étaient… Nous allons sortir les prochains sur une autre plateforme, et pas mal d’autres choses… Textes et photos qui sont avec les films, la vitrine du projet, mais on a aussi créé des expositions “immersives” pour lesquelles on créait des toiles, des sculptures et des installations qu’on présente dans un parcours que suit le spectateur de façon aléatoire, en fonction de ces envies et des médiums qui l’interpellent le plus.

« Danse NeurAle » une performance «  Body Connected », en gros, je fais une suspension de façon ritualisée durant laquelle je suis connecté à tout un tas de capteur qui renvoient mes émotions aux spectateurs sous diverses formes, changement d’ambiance lumineuse, de l’intensité du son etc… Le spectateur est immergé émotionnellement, bercé par mon souffle et mes battements de cœur qui sont amplifiés. Tu connais déjà cette performance puisque c’est toi qui m’a posé les crochets sur la toute première version de cette perf’, mais j’ai depuis poussé le concept pour que le « Bio Feedback” parle plus au ressenti émotionnel du spectateur qu’à son esprit cartésien.

Il m’a fallu 2 ans pour trouver un nouveau programmeur et en ce moment on cherche une résidence et un budget pour finaliser le projet.

La version 1 de « Danse NeurAle » est présentée en ce moment au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris avec un autre de mes boulots, « M.A.T.S.I » sur lequel je travaille depuis longtemps mais pour lequel je ne prévois pas de suite immédiate.

« Fear Fall Støritelling » est un autre de mes projets, je bosse dessus depuis un peu plus d’un an avec Tarik Noui, c’est du “Spoken Word“, c’est à dire de la poésie tout simplement, mise en scène autour de vidéos qu’on a réalisé, monté etc… Comme beaucoup de mes projets c’est encore un univers immersif et global, qui consiste à immerger le spectateur…

Je le réalise en te répondant. Avec « Fear Fall » on travaille sur un univers fantasmatique autour des sexualités, des peurs, des envies, assouvis ou pas. On ouvre la boîte de Pandore, c’est un conte pour grandes filles, une performance de 30 minutes mais se décline aussi en un  Øpus de 7 minutes « Ré-Enchantement” vidéo + texte disponible sur le net et en DVD.

A côté de ça, je travaille, bien sûr, toujours sur mes photos ( www.lukaszpira.photography ) je le mets pour info l’adresse du site a changé. Elles sont, je pense, mon travail le plus personnel, et bien sûr je réalise des procédures en BodMod. Mais pour cette dernière partie, j’ai arrêté de poster des photos ou quoi que ce soit il y a déjà quelques années. J’aime pratiquer mais je ne veux pas être identifié à ce qu’est devenu “le milieu” ou peut-être devrais-je dire “cette industrie“. Par contre, je fais pas mal de choses autour du post-humain, car pour moi c’est là-dessus que la modification corporelle pose des questions intéressantes, pas sur le danger potentiel d’un piercing au nombril ou ailleurs, ou sur la marque de lames de scalpels à utiliser. Quand on a commencé, on bricolait le corps, on mettait les mains dedans, parce qu’on pensait changer le monde en commençant par nous-même , à la sortie on ne trouve que de l’ego, de l’ignorance, des idées reçues etc… Comme je l’ai déjà dit : les modifications corporelles ne se sont pas popularisées, elle se sont vulgarisées… De façon assez tragique. Je fais malheureusement  partie des quelques uns à l’origine de cette industrie, je ne veux plus en être complice. Mais de toute façon ce n’est plus dans les studios que ça se passe, mais dans les laboratoires.

L’image, de façon générale, est pour moi un vecteur d’idées intéressantes car elle parle à celui qui la voit de façon instinctive, il faut un peu de temps pour l’intellectualiser. Que ce soit l’image ou plutôt les images que je fabrique à travers mes représentations artistiques, ou celles que les gens perçoivent quand ils me voient, qui est aussi une représentation artistique – je suis mon “œuvre”

Mais elles posent ce travail dans le champs du politique et du social, quelque part , je pense que l’ensemble de mon travail est un questionnement social sur le corps, une remise en question.

Le moteur, pour moi, ne peut être que créatif. C’est d’ailleurs ce qui fait à la fois ma force et ma faiblesse, une certaine forme d’intégrité par rapport à mon travail et à ce que je veux laisser, ce qui me permet de faire des choses enrichissantes et assez fortes mais n’en font pas un très bon “business plan », même si je fais quelques compromis, je refuse beaucoup de choses et pose mon propos de façon suffisamment claire pour, en quelque sorte, m’isoler un peu d’une certaine forme de récupération de mon travail,

je paie cher mon intransigeance 


Pour garder ton intégrité, tu as refusé beaucoup de compromis financiers, tu as été un des premiers artistes à faire appel aux financements participatifs, où et comment les personnes intéressées peuvent-elles t’aider ?

L’art et le business ne sont-ils pas conciliables? 

Penses-tu qu’un artiste puisse  se faire corrompre  ?

Je ne suis pas sûr qu’art et business soient complètement compatibles si l’on veut rester cohérent… Le business demande beaucoup de compromis, pour moi en tout cas, à un moment j’ai dû me poser devant un choix : en gros, j’ai misé sur mon travail et le fait qu’à terme ce que je fais, ce que je produis, allait payer d’une façon ou d’une autre, plutôt que de faire ce qui pouvait me rapporter facilement, ou en tout cas, plus facilement.

Je fais ma tune principalement avec les pièces que je vends lors des expos et avec les procédures. Pour tout ce qui est BodMod, les gens viennent à moi parce qu’ils aiment ma démarche. J’ai également quelques shops qui me soutiennent et me trouve du taf. En arrêtant de mettre mon travail sur les réseaux sociaux et en me mettant en porte-à-faux avec les « milieux », je me suis isolé et j’ai largement diminué ma clientèle, mais je ne pouvais pas participer à ce qu’est devenu ce milieu et encore moins donner du crédit aux débats stériles qui l’agitent. Je me bats contre la normalisation des pratiques corporelles depuis le premier jour.

D’abord c’était contre le milieu médical, c’est comme ça que tout a commencé, nous nous sommes réappropriés le corps, nous avons expérimenté, inventé,  cherché… Maintenant c’est le milieu qui essaie d’imposer des normes, de dire ce qui est possible ou pas de faire. Tout ça parce que c’est devenu un business juteux et qu’en bon petit commerçant, personne ne se mouille et surtout personne ne veut que qui que ce soit fasse des choses qui mettent en danger ce business.
C’est le monde à l’envers, mais ma position par rapport à toi, fait aussi ma singularité, et quelque part, me permet de faire des choses intéressantes sur des gens qui ont une vrai démarche, aussi les expérimentations et le fait que je conceptualise mon travail qui fait que mon travail entre peu à peu dans le champ de l’art contemporain.

Mais entrer dans un musée ou faire des conférences n’apportent que de la reconnaissance, pas de tunes.

Le financement participatif a été pour moi le moyen de démarrer « The Chaøs Chrønicles », il était clair, dès le début, que ce projet allait coûter pas mal d’argent et n’en rapporterait pas avant un moment, nous avons eu la chance de faire la série avec ARTE, ce qui nous a fait souffler un peu financièrement, mais je pense que c’est aussi à cause de ça qu’ont s’est planté dans le crowdfunding, que nous avons lancé peu après, beaucoup de gens ont cru que nous avions touché le jackpot alors que ce qu’ ARTE nous ont financés, était juste assez pour faire les 5 premiers courts métrages. Là aussi, j’ai (on a) payé le prix fort, à la base ARTE voulait une série de 10 épisodes, dans un format bien précis, avec un droit de remonter s’ils le souhaitaient et en conservant les droits de la série, pour nous ce n’était pas possible, de plus nous voulions vraiment montrer ce que l’on savait et voulait faire, sans contrainte.

A la sortie, on a eu la liberté que l’on voulait, mais le nombre d’épisodes et le budget ont été divisés par deux…
On aurait pu nous plier à leurs exigences et prendre l’argent, mais la cohérence de notre travail est passée avant ensuite on devait sortir 10 nouveaux épisodes avec eux, mais on n’a pas réussi à s’entendre avec la nouvelle direction et on a fini par clasher… Après un ans de négociation, ça fait mal, on se donne depuis 6 ans et on aimerait bien que les choses soient plus simples.

Donc oui il est facile pour un artiste de se laisser corrompre, quand tu rames des années sur un projet et qu’on te met 25 plaques sur la table beaucoup vendent leur âme…

Heureusement sur les expositions on vend quelques pièces, ça permet de respirer.

On part pendant un peu plus de deux mois entre Cuba et Puerto Rico pour les Chrøniques, mais on a même pas le premier euro  et on  ignore comment on va payer les billets ! Ça pose l’ambiance…
À chaque fois que nous voyageons c’est pareil, pour la partie sur les États Unis, on est parti avec 1000€, pour l’Europe de l’Est avec 600€, pour l’Amérique centrale avec 25€  et pour le Japon avec littéralement que dalle. Le crowdfunding est une nécessité pour nous. Le projet avance grâce au support qu’on reçoit, on double, a peu près le montant des crowdfundings à chaque fois grâce à des dons directs de potes qui nous supportent, on a aussi pas mal de supports sur place quand on bouge (nourriture, hébergement, prêt de véhicule, etc…).

On a un ouvert un Patreon mais il ne décolle pas. On va devoir lancer un crowdfunding pour le trip dans les Caraïbes, mais la difficulté c’est que certains s’imaginent que l’on part en vacances avec ce genre de destination, on verra ce que cela donne.

Dans ta démarche artistique globale, il y a une recherche de nouveaux territoires vierges et d’hybridation, c’est ce qui t’a plu dans le Body Art à l’époque ?

Les choses ont pris du sens avec le temps et les lignes parallèles entre les différents aspects de mon travail ont commencé à se poser comme une évidence, à la base je crois qu’il y a simplement une envie d’explorer, d’abord différentes approches artistiques à travers différents médiums… J’ai commencé par la peinture, puis les installations avant de me retrouver au centre de quelque chose de nouveau à travers mon travail sur le corps. Ce qui m’a plus dans le Body Art c’est le fait de poser une œuvre dans un contexte social avec les implications que cela engendraient, d’un seul coup tu installes également à travers ce que tu fais un discours politique. Le corps a été et reste pour moi un territoire d’exploration vaste qui m’entraîne de plus en plus dans une recherche personnelle et intime, c’est la même approche que je peux avoir lorsque je voyage et me confronte à l’inconnu, que je sors de ma zone de confort, que je me confronte à mes peurs et mes aprioris, je marche à l’instinct.

Tu es un des initiateurs du concept Body hacking, cette vision parallèle du trans-humanisme, peux tu nous en dire plus sur ses origines et ce qu’il en est aujourd’hui ?

Le terme m’est venu en lisant un texte d’Arthur et Marie Louise Kroker de la fin des 90’s, ils parlaient de “Data Flesh“. Cette façon de mélanger la matière organique à des données informatiques m’a fait imaginer le travail que je faisais sur le corps comme une forme de hacking, le terme c’est popularisé et m’a échappé, mais cela veut dire que cette idée était la bonne et ça c’est important.

Effectivement aujourd’hui on appréhende vraiment le corps comme une matière informelle que l’on peut moduler, transformer, jusqu’à, certainement un jour créer une nouvelle forme d’humanité, les problématiques soulevées avec cette vision ont servi de base au Body Hacktivism qui lui questionne les choix qui vont, à mon avis, inévitablement se poser sur le devenir de l’homme en tant qu’espèce.

Le bricolage que l’on faisait sur nous, nous a amené à nous poser des questions essentielles et singulières, notre approche, effectivement, en parallèle, et non pas en confrontation, avec les trans-humanistes, d’où l’intérêt que suscite depuis quelques années le Body Hacking et Body Hacktivism, l’un définissant pour moi  l’action et le second la pensée pure.

Entrevue réalisé en Décembre 2017

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